1. Frères d'Armes

Trois mois pour devenir soldat : mon passage au CFME de Saintes

Il y a des expériences qui marquent une vie, et d’autres qui façonnent celle des autres.
Mon passage au Centre de Formation Militaire Élémentaire (CFME) de Saintes fait partie des deux.

Durant trois mois, j’ai eu l’honneur de former de jeunes engagés, tout juste sortis du civil, à franchir leur première étape vers la vie de soldat. Leur regard, encore plein de doutes et de curiosité à l’arrivée, se transforme peu à peu en détermination. C’est ici que naît l’identité militaire.

L’identité militaire : une construction progressive.

Elle ne s’acquiert pas en une journée. Ce n’est pas un uniforme qu’on enfile, ni un fusil qu’on prend en main. L’identité militaire, c’est un état d’esprit, une posture, une façon de penser et de se comporter qui se forge dans la durée, à travers chaque instant de la formation.

Dès les premiers jours au CFME, les jeunes arrivent avec leurs repères civils. Certains sortent du lycée, d'autres de l'emploi précaire, quelques-uns ont quitté leur région ou leur famille pour la première fois. Ils ne savent pas encore marcher au pas, ne comprennent pas toujours l’importance de la rigueur, et découvrent le sens du mot cadence — dans le geste, dans la voix, dans la vie.

Très vite, la structure du quotidien s’impose : lever à l’heure, chambre impeccable, lit au carré, présentation soignée. On ne leur apprend pas seulement à obéir à des ordres : on leur transmet la discipline intérieure, cette capacité à s’auto-organiser pour servir un but plus grand que soi.

La journée type est rythmée, intense, parfois rude. Mais chaque difficulté est une leçon. À travers les premières marches, les longues séances de terrain, les corvées collectives, le civil s’efface doucement et laisse place au soldat. Pas encore aguerri, mais éveillé.

Le terrain : là où l’esprit d’équipe prend racine.

C’est sur le terrain que tout prend forme. Quand les jeunes sont fatigués, trempés, couverts de boue ou frigorifiés à l’aube, ils apprennent ce qu’aucune salle de classe ne pourra jamais enseigner : la solidarité.

Sur les premières manœuvres, on les voit hésiter, commettre des erreurs, se chercher dans les ordres. Mais on les voit aussi s’aider, se reprendre, et surtout s’écouter. Parce qu’un soldat isolé ne vaut rien — c’est en équipe qu’on avance, qu’on sécurise, qu’on tient.

Chaque exercice est une mini-épreuve, une mise à l’épreuve de soi et des autres. Certains se révèlent leaders naturels. D’autres, plus réservés, se montrent indispensables dans l’effort collectif. Tout cela, ils ne le savaient pas encore quelques jours plus tôt. Et moi, en tant que formateur, je ne faisais pas que corriger des postures ou vérifier des consignes : je guettais l’éveil de leur potentiel.

L’exemple comme outil de transmission

Former, ce n’est pas imposer. C’est guider. Être exigeant, bien sûr, mais aussi juste et cohérent. Ces jeunes sentent très vite si vous incarnez ce que vous leur demandez. Il ne suffit pas de parler d’honneur, de rigueur ou de discipline : il faut les vivre, en silence, à chaque instant.

Je me suis toujours efforcé de montrer plus que d’expliquer. Une attitude droite, une parole tenue, une présence constante : voilà ce qui marque durablement. Beaucoup d’entre eux, au bout de quelques semaines, commencent à comprendre cette vérité fondamentale du métier de soldat : l’exemplarité est une arme plus puissante qu’aucun fusil.

L’évolution visible, jour après jour.

Ce qui frappe le plus, quand on forme pendant trois mois, c’est la transformation.
Un jeune qui arrivait effacé, hésitant, parfois même insolent ou insouciant, se tient droit, parle fort, s’engage sans rechigner. Un autre, que l’effort physique faisait douter, découvre qu’il peut aller plus loin, qu’il a en lui cette résilience qu’il ne soupçonnait pas.

Certains moments sont difficiles : blessures, doutes, fatigue nerveuse. Mais ces moments-là sont précieux. C’est quand la carapace craque qu’on peut reconstruire plus solide.

Et puis il y a les regards. Ce regard qui change, qui gagne en intensité, en présence. On sent qu’ils ne sont plus les mêmes. Ce n’est pas seulement une question de savoir-faire, mais de savoir-être. Le soldat ne se définit pas seulement par ce qu’il fait, mais par ce qu’il devient.

La prise d’armes : l'accomplissement symbolique.

Au bout de ces trois mois, vient le jour de la prise d’armes.
Un moment solennel, chargé de fierté, d’émotion, de mémoire. Les visages sont sérieux, les tenues impeccables, les cœurs battent plus fort. Parents et proches sont parfois présents. Drapeau levé, chants militaires, silence imposant.

C’est à cet instant que tout prend sens. Pour eux, comme pour nous.

Ils ne sont plus des jeunes en formation. Ils sont devenus soldats.
Ce n’est qu’un début, bien sûr — mais un début solide, fondé sur des valeurs, une méthode et un vécu collectif.

En les regardant ce jour-là, je me dis que le métier de formateur militaire est l’un des plus nobles qui soient. Parce qu’on ne transmet pas seulement un savoir : on aide à bâtir des hommes et des femmes prêts à servir, à se tenir debout quand d’autres flanchent, à défendre des principes dans un monde qui en manque souvent.

Une mission gravée

Le CFME de Saintes restera pour moi un souvenir fort. Trois mois à vivre au rythme des jeunes recrues, à transmettre, à corriger, à encourager.
Trois mois à voir naître, chez chacun, l’esprit militaire — ce mélange d’humilité, de courage, de rigueur et de fraternité.

Aujourd’hui, je sais que certains de ces jeunes ont poursuivi leur parcours, ont intégré des unités opérationnelles, sont peut-être en mission quelque part. D’autres ont changé de voie, mais ont gardé en eux cette part de rectitude et d’engagement qu’ils ont découverte ici.

Et moi, je reste fier d’avoir été, un instant, celui qui montre la voie.

Gerard D

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