

Je m’appelle JP Darry, et en 1976 j’avais à peine 18 ans. J’étais fusilier commando parachutiste, plein d’ardeur et d’envie d’action.
Ce qui m’a conduit à Djibouti reste gravé dans ma mémoire : le drame de Loyada, une prise d’otages qui a bouleversé la communauté militaire française et qui a marqué le début de mon séjour dans la Corne de l’Afrique.

Le 3 février 1976 : Loyada, un drame fondateur
Tout a commencé le 3 février 1976. Ce jour-là, des militants indépendantistes du Front de libération de la Côte des Somalis (FLCS) ont détourné un bus scolaire transportant 31 enfants de militaires français.
Les ravisseurs ont conduit l’autobus vers la frontière, au poste de Loyada.
L’attente fut insoutenable. Pendant plus de 36 heures, nous avons tous vécu dans l’angoisse. Le lendemain, une compagnie de légionnaires parachutistes et des membres du GIGN donnèrent l’assaut.
Les ravisseurs furent neutralisés, mais deux fillettes furent tuées, et plusieurs enfants blessés. Ce fut un choc immense pour toute la communauté.
C’est à la suite de ce drame que nous, fusiliers commandos parachutistes, avons été envoyés en renfort à Djibouti. Notre mission : sécuriser la base aérienne, protéger les familles et accompagner les enfants dans leurs trajets quotidiens.
Le PC Protection : notre mission quotidienne
À la Base aérienne 188 Colonel Massart, notre rôle principal était d’assurer la sécurité. Le PC Protection était le cœur de nos activités. Nous montions la garde à l’entrée principale, patrouillions autour des installations et surveillions les aéronefs.
Après Loyada, une mission supplémentaire s’ajouta : accompagner les enfants dans les bus scolaires.
Je me souviens très bien de ces trajets. Assis parmi eux, mon arme en bandoulière, je sentais leur regard sur moi. Certains semblaient rassurés, d’autres encore marqués par ce qu’ils avaient vécu. Pour nous, jeunes soldats de 18 ans, c’était une responsabilité énorme : protéger ces enfants devenait presque une mission personnelle.

La tenue sable et les moyens du bord
Le climat djiboutien imposait sa loi. Nous étions équipés d’une tenue simple mais adaptée : short kaki, chemise légère, pataugas et chaussettes sable. Cette tenue est devenue pour moi le symbole de ces années : rustique, poussiéreuse, mais terriblement efficace sous 40 °C.
Côté véhicules, nous roulions dans des jeeps Willys qui semblaient tout droit sorties de la Seconde Guerre mondiale. Elles tenaient encore le coup malgré leur âge. À côté, les impressionnants half-tracks, semi-chenillés blindés, apportaient une touche de puissance et de nostalgie. Ces engins faisaient partie du décor de la base, bruyants mais rassurants.
Le Noratlas et les sauts en parachute
Comme parachutiste, une partie de mes souvenirs les plus intenses reste liée au Nord 2501 Noratlas. Cet avion, robuste et bruyant, servait autant pour le ravitaillement que pour les sauts en parachute.
À l’intérieur, la chaleur était suffocante, le métal vibrait, et l’odeur d’huile emplissait l’air. Mais dès que la porte arrière s’ouvrait, l’adrénaline montait. Se jeter dans le vide au-dessus du désert djiboutien, avec la Légion à nos côtés, reste un souvenir gravé à jamais.


Mascali et les boutres : des instants de liberté
La vie militaire était exigeante, mais nous savions profiter de quelques moments de répit. L’une de nos plus belles échappées consistait à embarquer sur les boutres, ces bateaux traditionnels en bois, pour rejoindre les îles Mascali.
Le voyage en lui-même était déjà une aventure : les planches craquaient, le vent gonflait les voiles, et nous laissions derrière nous la poussière du désert. Aux Mascali, les eaux turquoise et la beauté des fonds marins nous offraient une parenthèse de liberté. Nous y pêchions, nagions, riions. C’était notre bouffée d’air frais, loin des tensions et de la chaleur étouffante.
La place Ménélik : cœur battant de Djibouti
Lorsque nous descendions en ville, nous allions presque toujours vers la place Ménélik. Véritable cœur battant de Djibouti-ville, elle rassemblait cafés, commerces et marchés.
C’est là que nous rencontrions les Djiboutiens et Djiboutiennes, autour d’un thé à la menthe ou en discutant sur un coin de trottoir. Les échanges, simples et chaleureux, dépassaient les barrières de la langue. J’ai toujours gardé un souvenir ému de cette hospitalité, de cette chaleur humaine, malgré la pauvreté et les tensions de l’époque.



Les taxis verts et le khat
Un autre souvenir marquant de la ville reste les taxis verts. On ne pouvait pas les manquer : ils sillonnaient sans cesse les rues, colorés et bruyants.
Leurs chauffeurs avaient une particularité qui m’a toujours frappé : ils conduisaient tout en mâchant du khat, cette plante stimulante consommée quotidiennement par beaucoup d’habitants. Monter dans un taxi vert, c’était une expérience à part entière : discussions animées, musique grésillante des radios locales, odeurs d’épices flottant par les fenêtres, et conduite parfois… sportive.
La pauvreté des bergers : un autre visage du pays
Au-delà de la capitale, Djibouti révélait un autre visage, bien plus rude. Dans les zones rurales, les bergers nomades vivaient dans une pauvreté extrême. Leurs cabanes de fortune, faites de pierres et de tôles, semblaient à peine les protéger du soleil brûlant et du vent sec.
Les enfants, souvent pieds nus, gardaient des troupeaux de chèvres et de moutons sur des sols rocailleux. Cette réalité, si différente de notre vie de militaires sur la base, m’a marqué profondément. Elle rappelait que, derrière nos missions, il y avait des hommes et des femmes luttant chaque jour pour leur survie.



Un souvenir gravé à jamais
Mon séjour à Djibouti en 1976, à seulement 18 ans, fut une expérience fondatrice.
Le drame de Loyada nous a conduits à prendre la responsabilité de protéger les enfants de militaires jusque dans leurs bus.
Le PC Protection rythmait nos journées de garde et de patrouilles.
Les sauts en Noratlas et les missions aux côtés de la Légion forgeaient notre esprit de combattant.
Les escapades aux Mascali, la place Ménélik, les taxis verts, tout cela nous reliait à une culture différente, souvent chaleureuse.
Enfin, la pauvreté des bergers nous rappelait la dureté du monde, loin de nos réalités métropolitaines.
Ce séjour a fait de moi ce que je suis devenu. Djibouti, c’était le désert et la mer, la peur et l’amitié, la rigueur militaire et la chaleur humaine.
Adj DESCAMPS Gerard.
Avec l'aimable autorisation de JP DARRY, dont le séjour a Djibouti restera gravé pour toujours dans son cœur de jeune fusilier commando parachutiste
👉 Frères d’armes, que vous ayez servi à Djibouti, au Tchad, au Liban ou ailleurs, vos souvenirs sont précieux. N’hésitez pas à les partager : c’est ensemble que nous faisons vivre notre mémoire militaire.
👉 Chaque ancien militaire porte en lui des histoires uniques. Si vous avez connu Djibouti, d’autres théâtres ou d’autres époques, racontez vos souvenirs : ils sont la richesse de notre fraternité d’armes.
👉 Ce récit est celui de JP, mais chacun d’entre vous a vécu ses propres moments de service. Qu’ils soient à Djibouti, en Afrique, au Moyen-Orient ou ailleurs, vos souvenirs méritent d’être partagés.

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