Souvenirs d’un ancien commando de l’air : mon passage à Djibouti pour la protection du DA 188 (1982–1983)

Du 28 août 1982 au 6 mars 1983, j’ai eu l’honneur de servir à Djibouti dans le cadre de la protection du DA 188, un détachement de l’armée de l’air situé sur cette terre stratégique, où le sable, la chaleur et l’histoire se mêlent à chaque instant. Cette mission, au cœur de la Corne de l’Afrique, reste à jamais gravée dans ma mémoire, autant pour son intensité militaire que pour la richesse humaine et géographique qu’elle m’a offerte.

Le contexte militaire : une mission stratégique

À l’époque, Djibouti représentait un point névralgique pour la présence française dans la région. Le DA 188 (Détachement Air 188) était une pièce maîtresse de cette présence, assurant des missions logistiques, de surveillance et de dissuasion. En tant que commando de l’air, ma mission principale était la protection de ce site. Le climat rude, les risques permanents, et les longues heures de veille forgeaient notre discipline.

Nous étions peu nombreux mais soudés, unis dans l’effort et la vigilance. Chaque jour, nous devions composer avec une chaleur écrasante, des paysages arides, mais aussi avec la fierté de défendre un territoire ami, sur lequel la France avait des responsabilités historiques et stratégiques.

Le quotidien à Djibouti : entre rigueur et curiosités locales

La vie en dehors des missions était rythmée par une certaine routine. Nos journées commençaient tôt, dès que la fraîcheur relative de l’aube nous permettait de bouger sans suffoquer. Malgré les conditions, nous avions su créer des moments de camaraderie, notamment autour de repas simples, de corvées partagées et de discussions sous les étoiles.

Mais Djibouti, ce n’est pas seulement la poussière et la chaleur. C’est aussi une ville animée, haute en couleurs et en contrastes. Impossible d’oublier les fameux taxis verts, ces Peugeot 504 bringuebalantes qui sillonnaient la ville à toute allure. Ce qui surprenait le plus, surtout au début, c’était de voir les chauffeurs mâcher du khat (ou qat), cette plante euphorisante consommée quotidiennement pour ses effets stimulants. Beaucoup conduisaient une joue gonflée de feuilles mâchées, avec un calme étonnant… même à contresens ! Inutile de dire que chaque course était une aventure.

Une terre aux mille facettes : excursions inoubliables

Durant nos permissions, il nous arrivait de quitter les abords de la base pour explorer ce pays aux paysages uniques. L’un de mes plus beaux souvenirs reste la visite de la Forêt du Day, située sur le massif du Goda, à plus de 1 500 mètres d’altitude. Un contraste saisissant avec les zones désertiques de la capitale. Ce petit écosystème, niché entre les montagnes, abritait une biodiversité insoupçonnée, avec ses genévriers et ses acacias. Respirer l’air frais là-haut était un luxe inestimable après les longues semaines en ville.

Un autre lieu marquant fut la forêt fossile, vestige d’un passé géologique mystérieux. En me tenant parmi ces troncs pétrifiés, j’ai ressenti une sorte de vertige temporel. Ce désert de pierre racontait une époque où l’eau et la vie régnaient ici. Une vraie leçon d’humilité face au temps.

Et puis, il y avait le golfe de Tadjourah, ce bras de mer d’un bleu profond, bordé de villages où l’hospitalité était reine. Nous avions parfois l’occasion de nous y baigner ou simplement d’admirer le paysage. Non loin de là, le Goubet al-Kharab, aussi appelé « le gouffre des démons », nous fascinait par sa beauté étrange. Ce bras de mer étroit, coincé entre les montagnes et la mer, est connu pour ses courants violents et ses légendes. Certains locaux racontaient que des forces mystérieuses y habitaient… L’ambiance y était réellement singulière.

Une expérience humaine forte

Au fil des mois, j’ai appris à connaître les Djiboutiens. Le peuple, chaleureux et fier, vivait avec une grande dignité malgré la dureté du climat. J’ai été frappé par la sérénité de leurs gestes, la beauté de leur langue, leur musique et leurs rituels. Certains enfants venaient souvent aux abords de notre camp pour discuter ou simplement nous observer. Le regard de ces jeunes, curieux et vifs, m’a souvent rappelé pourquoi notre mission comptait.

Cette mission n’a pas seulement forgé mon endurance ou renforcé mon esprit militaire, elle a aussi nourri ma curiosité, mon respect des autres cultures, et mon amour des grands espaces.

Un départ difficile

Quand est venu le moment de quitter Djibouti, le 6 mars 1983, j’ai ressenti un mélange de soulagement et de nostalgie. Soulagé de retrouver mes proches, bien sûr, mais aussi nostalgique de cette terre rude et belle, qui m’avait tant appris. J’ai quitté le DA 188 avec une pensée pour ceux qui y restaient, et pour tous ceux qui, comme moi, avaient donné une part de leur jeunesse à cette mission.

Aujourd’hui encore, en repensant à cette période, je ressens une profonde gratitude. Chaque souvenir de Djibouti est un chapitre précieux de ma vie de militaire — une tranche de désert, d’aventure et d’humanité.

Gerard D

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